Le Projet du Biopic du groupe Lemchaheb

lundi, juin 11, 20120 commentaires

LARBI LAKEHAL, RÉALISATEUR

“L’image est le meilleur moyen de raconter notre histoire”

 

Par : Sara Kharfi

Avec passion, il dévoile les détails du projet du biopic du groupe Lemchaheb. Sans concession, il explique les difficultés du cinéaste en Algérie.

Liberté : Vous allez réaliser un biopic sur le groupe marocain Lemchaheb. Comment est né ce projet ?
Larbi Lakehal : C’est une rencontre inopinée, le “mektoub !”. J’ai été invité à la 6e édition du Festival national de musique diwane de Béchar, et c’est là que j’ai rencontré et discuté à cœur ouvert avec Lemchaheb. Ils ont constaté que je maîtrisais leur parcours musical et humain ainsi que le travail qu’ils ont effectué sur le patrimoine. Lors de nos échanges, je leur ai parlé du parallèle que je fais, personnellement, entre Kenadessa (Béchar) et El Haï El Mohammedi (Casablanca, Maroc). Autour d’El Haï El Mohammedi, il y a eu un brassage de beaucoup de cultures, une composition socioéconomique et culturelle qui s’est tissée autour de cette cité ouvrière – c’est d’ailleurs de ce quartier que sont issues Jil Jilala et Ness El Ghiwane. Et pour Kenadessa, c’est la même chose : c’est une cité minière où il y a eu un brassage de ce qu’on pourrait appeler la “société saharienne”, qui a permis à plusieurs cultures et ethnies d’évoluer dans cet espace. Mais j’avoue que ce n’est pas facile de dire oui pour un film sur Lemchaheb, parce que c’est une grande responsabilité. C’est l’histoire de toute une vie. Il faut traduire quarante années de péripéties. Je suis conscient que certaines choses vont être dites, que d’autres non, qu’il y a des lignes rouges, des croisements d’événements, etc. Le lendemain de cette discussion, Salaheddine Kousra, président de Lemchaheb, m’a dit qu’ils avaient décidé que c’était moi qui ferai le film.

Quelle a été votre réaction ?

Je ne savais même pas qu’il y avait un film en projet. Je lui ai répondu que c’était une très grande responsabilité, et que je ne pouvais répondre instantanément à sa proposition. Je lui ai demandé de réfléchir, car je pense qu’il y avait des choses à éclaircir de part et d’autre. On a au départ évoqué la possibilité de financement du côté algérien, mais après réflexion ils ont décidé que le film sera produit à 100% par eux. On a éclairci certains points, mais je n’ai posé aucune condition. Mon souci n’est pas matériel, il est plutôt esthétique. Je souhaite être à la hauteur du projet. On m’a envoyé le texte que je vais scénariser selon plusieurs approches, musicale d’abord, puis humaine parce que Lemchaheb c’est une histoire avec plusieurs histoires à l’intérieur : les histoires de chacun des membres.

Mais pourquoi sollicitent-ils un réalisateur algérien ?
Je pense que c’est une question de marketing. Il faut savoir que Lemchaheb se sont disloqués après la mort de Mohammed Batma et Chérif Lamrani. Ils ont perdu leur public à cause de problèmes internes. Maintenant que le succès est au rendez-vous, ils veulent reconquérir leur public et reconstruire le pont qu’ils avaient avec le Maghreb. Il y a également une dimension algérienne dans le groupe Lemchaheb : Chérif Lamrani est né à Oran, il est de mère algérienne et c’est lui qui a introduit la mandole (qui n’existe pas dans le patrimoine marocain) parce qu’il a été imprégné par la culture algérienne. Oran a beaucoup influencé Lamrani.

Ce sera votre premier long métrage de fiction ?

Je prépare en parallèle une autre fiction : une adaptation du roman Myriem dans les palmes, de Mohammed Ould Cheikh, un des premiers romanciers algériens d’expression française. Son roman est extraordinaire et j’ai pratiquement finalisé les contours de la trame qui se déroulera entre Béchar et le Maroc. J’ai pris l’idée du livre et l’ai développé en introduisant des références historiques et sociales de la ville de Kenadessa (le chemin de fer, le mouvement national, Messali El Hadj qui est venu à Kenadessa, etc.). C’est en fait un petit schéma qui va situer dans le temps une période cruciale de l’histoire de l’Algérie, la prise de conscience du peuple algérien, comme cela a été rapporté dans le roman.

Vous vous intéressez beaucoup à l’histoire…

On ne parle jamais de l’histoire, il y a beaucoup de zones d’ombre parce que les vivants ne peuvent pas assumer certaines choses. Et on a compris qu’on ne pouvait pas aller au-delà. On voit d’ailleurs ce que cela a donné avec les films proposés pour le cinquantenaire de l’indépendance. Je n’ai pas la prétention d’être un historien mais je crois que, dans l’Algérie d’aujourd’hui, l’image est le meilleur moyen de raconter notre histoire. Beaucoup de gens pensent à tort que le Sud n’a pas participé à écrire l’histoire du pays. Personnellement, j’ai subi ce regard-là et j’ai été désigné par mon appartenance. J’ai donc le sentiment d’une responsabilité, d’abord morale, vis-à-vis du pays et de ma région. Je trouve aussi que chaque créateur devrait s’intéresser à sa région, à ce qu’il connaît le mieux, et la faire connaître, loin des considérations matérielles.

Difficile, quand même, de traiter de l’histoire alors que beaucoup de ses acteurs sont encore en vie…
J’ai déposé, il y a un an et demi, un projet sur la Zone VIII. Le ministère des Moudjahidine a accepté mais le responsable de l’époque (aujourd’hui à la retraite) m’a recommandé de changer une séquence parce que l’homme mis en scène est dans l’État. Je l’ai supprimé, devant lui, avec un feutre mais je lui ai demandé si cette suppression sur papier pouvait me garantir qu’elle allait supprimer le geste de l’homme de la grande histoire. Je pense que lorsqu’ils ne seront plus de ce monde, on pourra dire la vérité.

Sous-entendez-vous que l’écriture de l’histoire, dans le cinéma, est reportée ?
Il y a quelques années, René Vautier a donné une conférence en Algérie et nous avait parlé de son film, l’Algérie s’embrase. Il nous a raconté que lorsque la direction du FLN et de l’ALN a vu les images, elle a demandé d’enlever certains plans relatifs aux moudjahidine qui pleuraient lorsqu’ils ont vu leurs frères d’armes mourir. Ils lui ont dit que les moudjahidine ne pleurent pas. Ceci est révélateur d’une inconscience par rapport à l’histoire. Je sais que chacun d’entre nous s’autocensure, donc nous n’avons pas besoin de personnes qui viennent nous dire ce qu’on doit faire. Chaque producteur a le droit de dire, mais pour ne pas subir la censure de l’État, il ne faudrait pas qu’il lui demande de l’argent. Il faut trouver d’autres voies de financement, et avoir les moyens d’assumer ses idées. Il ne faut pas se leurrer, les finances donnent un pouvoir, que ce soit à l’Algérie ou à l’étranger.

Il y a des lignes rouges partout, en Algérie comme ailleurs…
Chaque pays à ses limites. J’ai eu une expérience avec Lamine Merbah qui illustre mon constat. Il avait sollicité la France pour un financement parce qu’il avait scénarisé le roman édité en France, Regard d’enfant. Mais le scénario a été refusé parce qu’il évoquait la torture. Eux aussi ont des limites. Pour en revenir à l’Algérie, il y a toujours des non-dits, des zones d’ombre, mais le cinéma devrait être dans une dynamique d’évolution et de valorisation. Il faut une stratégie de production, et des moyens qui vont nous permettre de nous voir dans le miroir. Je pense que ce qui a été fait et écrit dans la loi sur le cinéma peut engendrer une dynamique très positive, mais il faudrait y mettre du sien également.

De quelle manière ?

Lorsque j’étais membre de l’Arpa, j’ai été écœuré par la mentalité des créateurs et de la création en Algérie. Les gens prennent des initiatives individuelles et se rendent au ministère, à la télé ou à une autre institution pour demander de l’aide. On ne peut pas s’attendre à ce que le secteur se développe si on n’arrive pas à se projeter dans l’avenir et à s’organiser en communauté, à défendre une vision commune. On n’en a aucune parce qu’on est divisé et éparpillé. On s’est battu durant deux ans pour résoudre nos problèmes avec le Fdatic, et on a réussi, puis on a également sollicité le ministère des Finances pour une aide. Maintenant, la question est de savoir comment traduire concrètement ces choses-là, ces acquis. Pour cela, il faut qu’on s’organise pour que les institutions sentent qu’il y a des cinéastes organisés qui peuvent exposer leurs vues et leurs attentes.

Même s’il y a des productions et des moyens, beaucoup déplorent le fait que les films ne sont ni projetés dans les salles ni diffusés à la télé…

Effectivement, concernant les productions d’“Alger, capitale de la culture arabe 2007”, la télévision ne les a diffusées qu’une seule fois. Pour moi, c’est un problème de mentalité. D’ailleurs, lorsque j’étais à l’Arpa, j’avais même proposé qu’on poursuive en justice la Télévision, mais cela n’a pas abouti. Je considère que la télévision est un secteur public, non la propriété de son directeur. Il y a un cahier des charges, une commande, une grille, et on doit discuter de cela afin de mettre en évidence le barème, et qu’on travaille sur la qualité. Il faut encourager une dynamique de création, ce qui permettra aux réalisateurs de se corriger, de s’apercevoir de leurs maladresses et donc de s’améliorer. Concernant le cinéma, d’abord les salles devraient être récupérées par le ministère de la Culture.

Au Festival de Béchar, vous avez présenté le documentaire, Les rites diwanes à Béchar. Cette culture fait-elle partie de vos centres d’intérêt ?
Il y a dix ans, j’avais dit que le diwane sera la tendance musicale en Algérie, et nous sommes en train de le constater aujourd’hui. Mais il y a tout de même une injustice envers la région de Béchar, et elle est d’abord artistique. Il a fallu que Alla aille en Allemagne pour émerger, Gaâda Diwane Béchar, Malika Mokeddem et Mohamed Moulessehoul (Yasmina Khadra) en France. Il faut casser cette injustice et ce regard folklorique qu’on pose sur cette région. Quant au diwane, il est pour moi une partie intégrante de la région, un patrimoine qu’il faudrait revisiter pour lui donner la place qui lui revient de droit, parce qu’il révèle l’histoire. Il a fallu que des artistes comme Maâlem Ben Aïssa (Allah yerahmou), Amazigh Kateb ou Gaâda Diwane Béchar construisent des ponts pour sortir cette musique de son cadre originel.
Comme elle était considérée comme un tabou, cette musique est restée en marge, en conservant toute son authenticité. Ce qui a facilité le processus de valorisation. Le Maroc a valorisé cette culture avec notamment l’héritage du ghiwane (il y avait toujours un maâlem avec un goumbri et des crotales dans les formations ghiwane). Le diwane est un patrimoine qui reste encore à reformuler.
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